Un reportage dans l'histoire de l'art
par Claude Zurcher - mardi 21 avril 2009

Joseph Beuys: des blocs de saindoux et un magnétophone.
Cette exposition, qui regroupe notamment Joseph Beuys, Keith Sonnier et Michael Eizer, marquera l'histoire de l'art contemporain. Interview de Marlène Belilos sur ce moment rare de télévision.
Le site des archives. Quel est la genèse de ce reportage de En marge?
Marlène Belilos Les émissions sur l'actualité artistique que je produisais m'amenaient à «couvrir» les expositions réalisées en Suisse romande surtout. Mais Harald Szeemann qui a dirigé la Kunsthalle de Berne pendant de nombreuses années était une exception. Ses expositions faisaient la part belle à l'art contemporain aussi bien en Suisse qu'à l'étranger. Elles ont permis à toute une génération de se former et de découvrir les principales tendances de l'art. De l'art optique, du pop art, des sculpteurs anglais, de Max Bill, j'ai pu voir tout cela à Berne. On peut se reporter sur votre site à l'émission «Au revoir Mr Szeemann» qui reprend l'essentiel de ses expos. Voir le document
Il y avait à Genève des galeries très actives comme Krugier, ou Bonnier qui présentaient des artistes, mais pas de Musée d'art contemporain. Quand Szeemann m'a annoncé les «Attitudes deviennent formes», on sentait bien que c'était pour lui une vraie découverte. Il m'a demandé de venir avant le vernissage quand les artistes installaient leurs oeuvres. Mais là c'était différent, car nous avons pu saisir avec l'équipe de tournage composée d'André Gazut et de Charles Champod l'oeuvre en train de se faire, car c'était le geste même qui comptait et que le résultat était indifférent. Ces artistes venaient pour beaucoup de la côte ouest des Etats-Unis. Le reportage participait de l'oeuvre, il en est la trace avec le catalogue. D'ailleurs, j'ai été récemment invitée à Londres au Royal College of Art par deux étudiantes commissaires, Kari Conte et Florence Ostende, pour en parler.
Quel a été l'impact de cette exposition?
Cette année, on fête les 40 ans de cette exposition, c'est quand même assez rare que l'on commémore une exposition! Le premier impact a été évidemment qu'Harald Szeemann a été prié de démissionner, ce qui pour lui a été une chance. Il est ensuite devenu véritablement un commissaire d'exposition internationale, alors qu'il n'était connu qu'en Suisse jusque-là.
Joseph Beuys, Keith Sonnier, Harald Szeemann… Comment s'est déroulé le tournage avec ces artistes et le commissaire de l'exposition? Comment ont-ils accepté d'être filmés et d'être interviewés? Comment considéraient-ils «l'intrusion» de la télévision?
Les artistes se sont prêtés de bonne grâce au tournage. Après coup on se demande s'ils se rendaient compte que le reportage ferait trace alors que c'était finalement à l'encontre de leur démarche.
Quand on revoit le reportage, je trouve mes questions assez naïves et eux très patients. En même temps, à ma décharge, je n'étais pas critique d'art, je m'étais formée sur le tas, j'étais journaliste.
Cette archive a une place particulière dans l'histoire de l'art contemporain. Pouvez-vous nous en dire plus à ce propos et apporter des précisions sur sa valeur actuelle.
Au plan du contenu, cette exposition a représenté vraiment la première grande exposition d'art conceptuel. Après Duchamp qui avait amené un porte-bouteille et un urinoir dans le Musée afin d'expliquer que ce qui comptait ce n'était pas l'oeuvre mais le choix de l'artiste, les artistes faisaient là un pas de plus en essayant d'incarner l'idée même de l'artiste. Ainsi, Walter de Maria avait déposé un appareil de téléphone, avec cette inscription «L'artiste vous appellera peut-être». Richard Long, une carte de l'Oberland bernois, de petites épingles indiquaient l'endroit où il s'arrêterait pour prendre des photos… Ce que disait un Keith Sonnier, par exemple, c'était qu'il ne laisserait sur le mur que l'empreinte du geste. Tout cela était très poétique.
Le journal Art Press de Catherine Millet se propose d'en faire un DVD pour le mettre dans son numéro du mois de novembre au moment de la FIAC et le Palais de Tokyo, à Paris, se proposent de le mettre sur son site, avec l'aimable autorisation de la TSR.
Harald Szeemann est décédé en 2005, j'avais alors proposé au Centre culturel suisse de faire une projection de «Quand les attitudes deviennent formes». De nombreux artistes étaient présents dont Annette Messager et Ben qui ont découvert ce document. A l'occasion de la Biennale de Venise, l'artiste français Fabrice Hybert, qui a gagné le grand prix, l'avait intégré dans son installation.
De toutes les expositions que j'ai tournées pour En Marge, pour l'Actualité artistique ou encore pour Carré bleu, c'est celle qui m'aura laissé un souvenir impérissable, alors que finalement l'esthétique y était assez peu présente. C'est le miracle de cette exposition et sa réussite.
Propos recueillis par Claude Zurcher