"L'appel du monde a été primordial pour Nicolas Bouvier"

par Claude Zurcher - mardi 12 février 2008

François Laut  a pu consulter des archives inédites de Nicolas Bouvier pour écrire sa biographie.

François Laut a pu consulter des archives inédites de Nicolas Bouvier pour écrire sa biographie.

Nicolas Bouvier. L'œil qui écrit. François Laut publie une importante biographie de Nicolas Bouvier, un livre qui marque les dix ans de la disparition de l'écrivain genevois. Il est l'invité de notre blog.

Le site des archives. Vous avez connu Nicolas Bouvier à la fin de sa vie et vous avez vous-même vécu au Japon. Quelles autres affinités vous ont conduit à écrire cette biographie de Nicolas Bouvier?

François Laut. J'ai en effet rencontré Nicolas Bouvier en août 1994, à l'occasion de la sortie de mon premier livre, Aï (l'amour), impressions japonaises*. L'attachée de presse lui avait envoyé le livre, Nicolas Bouvier l'avait apprécié et il m'avait invité dans son atelier à Carouge. Début d'une relation amicale, hélas trop brève et épisodique, puisque j'habitais Tokyo: un peu de correspondance, des chassés-croisés, et quelques rencontres au Japon (où il fit une tournée en juin 1997) et en France la même année. Nos premières affinités furent littéraires et japonaises; j'ajouterai, genevoises: j'ai de la famille à Genève, notamment un grand-oncle, Robert Junod, que j'aimais beaucoup et qui fut le professeur de philosophie (très estimé) de Nicolas Bouvier au Collège.

Vous avez pu consulter des documents inédits, notamment sa correspondance et ses carnets. Quelle a été votre liberté d'écrire sur lui et sur sa famille?

Eliane Bouvier m'a laissé une liberté totale dans la consultation des archives de son mari conservées (et augmentées régulièrement depuis son décès) à la Bibliothèque de Genève. C'est la première fois que ces archives s'ouvraient entièrement (notamment l'intégralité de la correspondance Bouvier-Vernet entre 1945 et 1993) et c'était au biographe d'en faire le meilleur usage déontologique compte tenu des conditions particulières (manque d'éloignement dans le temps, personnes vivantes…) Les enfants du couple, consultés, et qui ont accueilli favorablement mon projet, n'ont pas souhaité, eux, être interrogés.

Quel commentaire vous inspire les images d'archives de la TSR, notamment l'interview de Nicolas Bouvier en 1963, lors de la publication de L'usage du monde?

Avec ce document (voir la vidéo), on ne peut d'abord qu'être frappé par la double austérité du décor et de la tenue des protagonistes! C'est aussi bien sûr émouvant de voir Nicolas Bouvier jeune, un peu tendu au début (c'est sa première interview télévisée) puis se libérant peu à peu – et le charme opère, voix, précision de la pensée. On sent une grande force intérieure en même temps qu'une fragilité «poétique» – son regard est encore «là-bas», quelque part… Sur le fond: l'affirmation du départ comme une «respiration» et pas une révolte, et celle du voyage comme mode de vie, catalyseur d'une expérience intérieure. (On est à la source d'une problématique constante de Nicolas Bouvier: comme il ne pourra pas voyager en permanence, il lui faudra retrouver dans l'écriture la mobilité et la vulnérabilité de l'expérience nomade). Egalement: le souci éthique de proximité avec les gens, les dangers de la solitude (d'où la force du compagnonnage avec Vernet, sur le plan du voyage lui-même et de la création artistique) le goût de l'histoire, la difficulté de l'écriture… Remarquons enfin que les questions, certes pertinentes, du journaliste (sur les moeurs, la culture) ne portent jamais sur le livre lui-même, sur le travail littéraire!

Vous vous êtes notamment intéressé à son enfance, au milieu cultivé et bourgeois qui fut le sien. Il n'a jamais été en révolte contre ses origines, comme il n'a pas chercher la fuite dans le voyage. Pourquoi selon vous?

Simplement, je pense, parce que Nicolas Bouvier aimait ce milieu, la bourgeoisie genevoise, et que les qualités qu'il y appréciait (la culture, l'esprit) l'emportaient sur les défauts qu'il y voyait (pingrerie, moralisme protestant, conformisme social…) Ajoutons qu'il a été élévé avec amour, et gâté. Mais pas question pour lui de s'enraciner socialement dans ce milieu et de faire la carrière universitaire ou juridique qu'on attend de lui. L'appel du monde est primordial et permet d'échapper à l'étouffement genevois. Le voyage n'est pas une fuite – mais un acte d'amour pour tout ce que va livrer le monde (fulgurances poétiques, chagrins, épreuves physiques, rencontres amoureuses ou hostiles, paysages à bénir ou a fuir) et qu'll faut accueillir en soi avec la plus grande disponibilité d'esprit. Disons pour finir que Nicolas Bouvier a réussi à sortir de son milieu, par ses voyages et sa vocation accomplie d'écrivain (et même d'artiste au sens large)- mais il n'y a pas échappé complètement, revenant et s'établissant à Genève, dans la propriété familiale, bénéficiant d'un certain réseau de relations, etc.

Votre livre porte un éclairage sur l'homme dépressif qu'il a été, un aspect de sa vie qu'il a longtemps masqué derrière ses récits merveilleusement vivants et gais. Etait-ce là un trait marquant de sa personnalité?

C'est difficile à dire, mais il me semble que oui, Bouvier est un «mélancolique», dès sa jeunesse il endure des journées déprimées ou tout ce qui rend la vie vivante s'effondre. C'est pour ça qu'il prône tant la gaieté comme principe de vie, méthode et antidote. Ces phases prennent un caractère cyclique dans le rythme d'une vie sédentaire-nomade, écrivain-voyageur. Avec le temps, les voyages seront plus brefs, mais salutaires.

__Nicolas Bouvier voulait «raconter le voyage pour apprendre à écrire». Lui qui a été reconnu tardivement comme «écrivain voyageur» a-t-il toujours cette place aujourd'hui dans la littérature ou sommes-nous plus attentifs à la force de son écriture, à son univers intérieur, à sa façon de dialoguer avec le monde?

Je pense que l'expression «écrivain voyageur» a été une étiquette (pas fausse, mais commode) pour adouber Bouvier dans une communauté d'écrivains qui se réunissaient et se reconnaissaient dans le festival Etonnants Voyageurs créé par Michel le Bris à Saint-Malo. Mais sa dimension littéraire est plus vaste – poétique (et dans la forme poème aussi, pulsion contrôlée) fictionnelle (voir les «galops dans l'imaginaire» du Poisson-Scorpion) – sans oublier la chronique, la biographie (les Boissonnas) l'histoire de l'art (l'art populaire)…

*Aï (l'amour), impressions japonaises, Editions Serpent A Plumes Nicolas Bouvier. L'œil qui écrit, Edition Payot & Rivages

François Laut est né en 1953 à Boulogne-Billancourt. Après une carrière de professeur en France, il enseigne au lycée français de Mexico puis à Tokyo. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont son premier recueil Aï (l'amour), impressions japonaises. Le voyage, les mégalopoles, la quête de soi et un regard ironique sur le monde sont des thèmes récurents de son oeuvre composée d'une dizaine de récits et de romans, notamment Temps variable, Révolutions, Paris capitale, Tête plongeante, Tohu-bahut. François Laut a travaillé ces dernières années en Amérique du sud et en Asie. Il vit aujourd'hui à Paris.

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