"La revendication islamique reste la ligne rouge qu'il ne faut pas transgresser en Iran"
par Vincent Seriot - mardi 10 février 2009

Spécialiste de l'islam chi'iste, Fariba Adelkhah enseigne à Science Po.
Fariba Adelkhah est anthropologue et spécialiste des sociétés arabo-musulmanes. Née en Iran, elle vit en France depuis 1977. Fariba Adelkhah est chargée de recherches au Centre d'études et de recherches internationales à Sciences-Po et donne des cours de sociologie politique du chi'isme à l'Inalco. Elle répond à nos questions à l'occasion de la publication de notre dossier sur les trente ans de la Révolution iranienne.
Le site des archives: Comment analysez-vous le déclenchement de la Révolution islamique iranienne dans le contexte de la fin des années 70? N'est-ce qu'une révolution religieuse?
Fariba Adelkhah. C'est peut-être ce que l'histoire retiendra. Pourtant, cette Révolution fut possible grâce à la convergence de toutes les forces politiques d'opposition au shah, de la gauche communiste aux constitutionnalistes qui voulaient une monarchie à l'anglaise, en passant par les libéraux, les démocrates ou ceux qui n'avaient pas de positions politiques précises au-delà de leur hostilité au régime. C'était un mouvement anti-impérialiste dans sa très grande majorité qui ne pouvait être monopolisé par un courant quelconque. C'était un mouvement massivement urbain dans lequel les couches sociales modernes, universitaires et diplômées constituaient certes une avant-garde mais étaient suivies des autres couches urbaines, des paysans «dépaysannés», des ouvriers.
Quelles étaient les figures de l'opposition? Nous pensons à l'ayatollah Khomeiny, bien sûr.
La force de la contestation reposait aussi sur l'alliance entre les élites lettrées qu'illustraient deux personnalités. L'ayatollah Motahhari, un clerc donc, n'hésitait pas écrire dans les journaux féministes laïques, enseigner à l'université et débattre avec les royalistes et les laïques le bien fondé des lois constitutionnelles. Le Dr Ali Shariati, un diplômé de la Sorbonne, mûri politiquement au contact de la mobilisation contre la guerre en Algérie, était un intellectuel islamique dont l'anticléricalisme était aussi affirmé que son anti-impérialisme. La Révolution est devenue islamique par la force des choses, par la dynamique des événements et la transformation des rapports entre ses différents acteurs. Il faut aussi compter sur ls troubles qui règnent au lendemain de toute victoire révolutionnaire.
En fait, et c'est une situation classique, l'unanimité révolutionnaire, gage de réussite, ne survit pas à la victoire et cède la place à l'émiettement des forces politiques et aux désordres. Dans le cas iranien, c'est l'ayatollah Khomeyni qui, du fait de son extranéité par rapport aux courants politiques, de son âge et de sa superbe, a permis de faire face à la crise. Ceci dit, je ne suis pas sûr que l'ayatollah Khomeyni aurait pu assurer jusqu'au bout cette cohésion sans le «soutien» paradoxal qu'a constitué l'agression irakienne de 1980 à 1988. Il n'a d'ailleurs pas hésité à la qualifier de «bénédiction».
Toutefois si la Révolution n'était pas religieuse, la République, elle, l'est à commencer par l'adjectif qui la qualifie, la République islamique d'Iran. Mais le caractère islamique ou religieux du pouvoir a eu un rôle ambivalent sur la durée: il a autorisé des regroupements à certains moments pour sa défense mais a aussi nourri des contraintes à son épanouissement. Je veux dire par là que la revendication islamique reste une ligne rouge qu'il ne faut pas transgresser pour pouvoir exister sur la scène politique. Et en cela, elle constitue une régression par rapport au temps de la Révolution où l'anti-despotisme, voire l'anti-impérialisme, définissait la foi du combattant politique.
Mais en même temps, à mon avis, l'islam a autant rendu des services à la République que celle-ci envers lui. L'islam a été un instrument majeur de centralisation du pouvoir et de la cohésion sociale. Le nouveau régime n'a pas manqué en retour d'offrir un champ considérable à l'activisme religieux, via le développement des madrasas, des maisons d'édition et des institutions caritatives qui sont en compétition les uns avec les autres. Ces dynamiques ne semblent pas toutes contrôlées ni même contrôlables par le pouvoir actuel. Il faudrait alors prendre la juste mesure de ces transformations pour comprendre ce qu'islam veut dire aujourd'hui en Iran et pour la République islamique.
Il est donc trop simple de réduire l'évolution de ces changements par le clivage entre modérés et conservateurs?
La république islamique n'est pas pour autant unie. Elle définit une arène politique où interagissent des forces politiques diverses, même si elles ont en commun l'acceptation des principes islamiques. Par exemple l'unanimité autour du Guide de la Révolution, l'ayatollah Rouhollah Khomeyni, était dès le début mise en cause d'abord par ses pairs, le clergé lui-même. Elle l'était ensuite par la société qui avait ses favoris parmi les clercs, ne serait-ce que d'un point de vue purement religieux, tels l'ayatollah Mahmoud Taleghani, mort en septembre 1979, six mois après la Révolution, ou l'ayatollah Seyyed Abolghassem Khoi (mort en 1992), qui résidait à Nadjaf et qui avait pris très tôt ses distances avec le nouveau régime.
Il y avait ensuite des courants politiques qui existaient de longue date, celui de Mehdi Bazargan, le Premier ministre du gouvernement provisoire, ou encore le Parti communiste Toudeh qui fut le dernier mouvement à rompre avec le pouvoir. Sans oublier les courants d'intellectuels laïques, tels Ahmad Salamatian (un parlementaire de renom) ou Abolhassan Banisadr (le premier président de la République) qui bénéficiaient de leurs réseaux familio-cléricaux, ou les tendances démocratiques qui se trouvaient représentées dans toutes les couches y compris les plus élevées de la société et les plus proches de la Cour. L'alliance entre ces acteurs, qui existait au début de la Révolution, a plus ou moins survécu jusqu'à nos jours, même si les leaders des différentes forces d'opposition ont dû quitter le pays. Elle est sans doute aussi importante pour la survie du régime que la personnalité fédératrice de l'imam Khomeyni; elle a notamment empêché la radicalisation violente des groupes marginalisés qui restaient ainsi, par le jeu de cercles intermédiaires, en contact avec certaines franges du pouvoir. D'où l'ambiguïté du clivage modérés/ conservateurs. En fait vous avez des éléments modérés chez les conservateurs et vice-versa. Et il ne faudrait pas considérer les modérés pour plus démocratiques qu'ils ne sont. Il faudrait ajouter à cela que le clivage modérés/conservateurs était plutôt le propre des grandes villes car dans les petites villes dominaient, et dominent encore, des critères locaux basés sur la confiance, l'efficacité, ou encore la notabilité. L'essentiel est peut-être la flexibilité du système politique iranien, sa capacité à mobiliser encore la société, trente ans après la Révolution, et à intégrer des tendances critiques à l'égard de son fonctionnement.
Au risque de se répéter, il faut dire que la ligne rouge reste l'acceptation des principes islamiques sans lesquels il n'y a pas de salut dans la République pour qui aspire à une vie politique et publique. Néanmoins si on peut parler d'une certaine régression par rapport au moment Révolutionnaire, l'effervescence et la participation politiques aujourd'hui en Iran sont sans commune mesure par rapport à la période de l'ancien régime. Ce dernier, nourri par la phobie anti-communiste, le parti unique et le discours modernisateur, n'était capable de produire que la marginalisation, la frustration et l'exclusion de pans entiers de la société de la vie politique. En outre, la définition de ces fameux principes islamiques qu'il convient d'accepter pour éviter la répression fait l'objet d'un débat contradictoire, interne au régime mais parfois très polémique.
Quel rôle la guerre Iran-Irak a-t-elle pu jouer dans l'évolution du régime?
Son influence a été double. Le conflit a d'abord servi à étendre la Révolution aux territoires éloignés des grands centres urbains, aux villages et aux régions frontalières. En cela il s'inscrit dans la continuité de la Révolution car il l'a renforcée. Mais la guerre avec l'Irak a restreint les aspirations révolutionnaires aux seules valeurs nationalistes: la défense du territoire national a prévalu sur les revendications de justice sociale et d'égalité des peuples. Sans oublier qu'elle a paradoxalement constitué une aubaine stratégique pour le régime, en lui permettant d'éliminer ses opposants et d'élargir substantiellement sa base sociale par le biais du rationnement, de l'économie de guerre et des avantages prodigués aux martyrs et à leurs parents.
Si la Révolution a exprimé la revendication de l'indépendance face aux super puissances, la guerre, elle, a radicalisé cette exigence, en mettant l'accent sur le nationalisme, au-delà de l'ennemi immédiat, l'Irak. La guerre est ainsi devenue le sens même de la Révolution: dans l'imaginaire des Iraniens, la guerre et la Révolution sont souvent deux événements contigus et interchangeables.
C'est sans doute cette nouvelle orientation de la Révolution qui a maintenu une alliance, certes très fragile, entre les différentes tendances politiques qui retrouvait dans la personne de Saddam Hussein, après celle du shah, un ennemi commun malgré la confiscation du pouvoir par les courants islamiques. C'est également cet unanimisme nationaliste qui semble avoir évité à l'Iran une guerre civile étant donné la répression massive, le dogmatisme et l'intransigeance du nouveau pouvoir dans les années 80.
Comment considérez-vous l'avenir de l'Iran et le conflit diplomatique avec la communauté internationale autour de la question nucléaire?
On est dans une impasse dont il faudra bien sortir un jour. C'est à la fois dans l'intérêt de l'Iran, car il faudrait mettre un terme aux embargos qui pénalisent sérieusement ses projets, notamment économiques, et dans celui de la communauté internationale au sens où l'Iran est situé dans une zone géostratégique pour l'Occident et où ses alliés arabes dans la région aspirent à vivre dans un autre climat que celui de la paix armée. Reste que ce différend n'est pas facile à dénouer. L'Iran affirme qu'il ne souhaite pas avoir l'arme nucléaire mais ne voudrait pas être exclu de la haute technologie du nucléaire. L'Occident, lui, ne souhaite pas que son éventuelle flexibilité à l'égard de l'Iran crée un préalable en matière de non-prolifération et serve de précédent. Les perspectives paraissent donc aujourd'hui assez sombres, même si l'on peut espérer que la volonté de Barack Obama de tendre la main à Téhéran constitue un début de dégel diplomatique.
Toutefois il ne faut pas oublier que cette négociation nucléaire entre l'Iran et les pays occidentaux constitue aussi une nouvelle occasion d'alliance entre différentes tendances politiques, aussi bien à l'intérieur du pays qu'à l'étranger. Ainsi les Iraniens de la diaspora sont nombreux à se déclarer prêts à aller en Iran en cas de frappes aériennes américaines ou israéliennes pour défendre la Mère Patrie. De telles déclarations illustrent les ambivalences de la société iranienne sur la politique. Société qu'il est difficile de réduire à une opposition entre les partisans de l'islamisme d'un côté et de la laïcité de l'autre. Par ailleurs la crise du nucléaire a fait évoluer la représentation de la menace étrangère sans que l'on s'en rende trop compte. Le problème le plus préoccupant sur la scène internationale ne semble plus être l'islamisme en tant que tel, en dépit de l'épouvantail d'Al Qaida. Il s'est révélé se confondre en Iran avec le nationalisme, en Irak avec le conflit interethnique et en Palestine avec l'occupation territoriale. La menace islamiste se cantonne aujourd'hui à l'Afghanistan et au Pakistan. En fait on pourrait se demander si cette crise n'exprime pas également une autre difficulté dans la négociation avec un pays comme l'Iran. Il s'agirait pour l'Occident de tourner une page et de sortir du fantasme, long de trente ans, de l' «axe du mal», et pour l'Iran de montrer sa volonté de respecter les règles de la diplomatie sur la scène internationale alors qu'il se sent menacé voire trahi par cette diplomatie.
Propos recueillis par Vincent Seriot.